La bonne gouvernance, clé du développement de l’Afrique
3 Mar 2011Editorial de Peter Eigen sur la Bonne Gouvernance et le développement en Afrique
Pour l’Africa Progress Panel, la bonne gouvernance, tant sur le continent africain que dans le reste du monde, est un facteur essentiel du développement de l’Afrique. Si, depuis le début des années 1990, on assiste à l’avènement progressif d’une culture politique plus démocratique et fondée sur le droit, les avancées se sont récemment révélées plus inégales, et l’on doit même déplorer un certain nombre de régressions sur le plan démocratique. On assiste ainsi à une recrudescence de coups d’État et à des tentatives de la part de certains dirigeants de perpétuer leur règne, notamment par l’abolition des dispositifs constitutionnels limitant le nombre des mandats, ou par la fraude électorale. Si l’on ajoute à ce tableau la montée en puissance de la Chine qui, en tant qu’investisseur, reste indifférente aux aspects liés à la gouvernance, la situation devient préoccupante.
Au cours des dix dernières années, l’Union africaine a mené des actions pour favoriser la démocratisation du continent et jeter les bases d’un développement durable pour tous. Ses initiatives les plus célèbres, à savoir la proclamation de la Charte africaine de la démocratie et l’adoption du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, sont certes impuissantes à empêcher tel ou tel dirigeant d’agir sans scrupule. Mais elles contribuent à établir des normes et à ouvrir l’espace politique à la majorité des citoyens. Malheureusement, ces deux initiatives connaissent actuellement des difficultés : le Mécanisme d’évaluation attend toujours d’être porté par une personnalité de premier plan, tandis que la Charte n’est pas encore ratifiée.
Cependant, des progrès très positifs sont par ailleurs accomplis, notamment dans les domaines de la gestion des ressources et du rôle des organisations de la société civile. La Conférence internationale sur la région des grands lacs, par exemple, a récemment convenu de créer un mécanisme régional basé sur la transparence, afin de prévenir les conflits armés provoqués par les exploitations minières dans la région. Vingt et un pays africains riches en ressources naturelles ont déjà adhéré à l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) et adopté ses normes strictes relatives à la vérification et à la publication des paiements effectués par les entreprises privées. Le Ghana et le Libéria respectent déjà pleinement les exigences de l’ITIE, et ce devrait être le cas de sept autres pays au printemps, notamment de la République Démocratique du Congo qui a pris des mesures encourageantes pour remédier à l’exploitation minière informelle dans ses provinces orientales.
Le rôle croissant des organisations de la société civile sur le continent constitue un autre signal encourageant. Si certains gouvernements limitent encore excessivement leur liberté, ces organisations se font néanmoins de plus en plus entendre, et deviennent des intervenants incontournables dans les processus de démocratisation et de lutte contre la corruption dans de nombreux pays. Grâce aux progrès des technologies de l’information et de la communication, elles constituent un complément essentiel aux activités des pouvoirs publics et du secteur privé en les responsabilisant, vis-à-vis d’eux-mêmes ainsi que des populations.
Malgré ces avancées incontestables, l’Afrique est cependant toujours freinée par une corruption d’une ampleur telle qu’elle coûte des centaines de milliards de dollars au continent chaque année, et entrave la croissance économique et le développement social. Cette situation provient aussi bien de facteurs internes – favoritisme tenace, népotisme et montée de la criminalité organisée – que du comportement de certaines entreprises internationales et d’intermédiaires peu scrupuleux. Le G20 a récemment proposé un plan d’action contre la corruption, justement axé sur cette dimension internationale de la corruption en Afrique. S’il parvient à faire appliquer et respecter ses propositions par tous ses membres, le G20 aura réussi à changer la donne en matière de lutte contre ce fléau.
Entre autres mesures, le plan d’action préconise la ratification et l’application de la Convention des Nations Unies contre la corruption, ainsi que la criminalisation, dans tous les pays du G20, du versement de pots-de-vin à des fonctionnaires étrangers. Ces deux mesures auraient dû être adoptées depuis longtemps déjà, et vont de pair avec d’autres propositions contenues dans le plan, destinées notamment à empêcher le blanchiment d’argent volé par le biais du système financier international et à retrouver les sommes déjà blanchies. D’autres mesures sont prévues pour détecter et rapatrier les sommes détournées, comme celles qui ont été placées sur des comptes bancaires européens par l’ancien président tunisien Ben Ali, et pour sanctionner et empêcher les déplacements de toute personne soupçonnée d’activités financières illicites. Enfin, le plan s’efforce de protéger et d’encourager les « lanceurs d’alerte », et souligne l’importance des principes d’intégrité, de transparence et de responsabilité dans la gestion des finances publiques.
Toutes ces propositions, hautement sensibles, représentent des mesures nécessaires, et leur mise en œuvre contribuerait grandement à juguler la corruption, qui constitue toujours l’un des principaux freins à la lutte contre la pauvreté, à la construction de la démocratie et au développement de la croissance économique en Afrique. En favorisant une action rapide, la présidence française du G20 a le pouvoir d’envoyer un signal fort de soutien aux peuples du continent africain, et de faire la preuve de sa valeur en tant que moteur efficace de l’action mondiale.
Peter Eigen
Peter Eigen est membre de l’Africa Progress Panel et président de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE)

